Monotropa uniflora — la plante fantôme
Lorsque les policiers m'ont annoncé que mon frère était décédé, la première plante qui m'est venue à l'esprit est le Monotrope.
Je n'ai honnêtement pas pris le temps de la diluer dans l'eau ou de compter les gouttes. Une pipette directement sur la langue.
Quelques instants plus tard, ma peine n'était pas amoindrie. Elle était toujours là, immense, impossible à contourner.
Mais quelque chose avait changé.
J'avais les idées plus claires. J'étais plus ancrée. Je pouvais respirer. Je pouvais être présente dans ce qui était en train de se passer, plutôt que complètement submergée par celui-ci. Le Monotrope ne m'a pas enlevé ma peine. Il m'a permis de rester présente à travers elle.
Une plante vraiment pas comme les autres
Le Monotrope uniflore (Monotropa uniflora), aussi appelé Ghost Pipe ou « plante fantôme », est une plante pour le moins étrange.
Blanche, presque translucide, elle ne possède pas de chlorophylle. Elle ne produit donc pas son énergie comme les plantes vertes que nous connaissons. Elle entretient plutôt une relation fascinante avec les champignons du sol et les arbres de la forêt, notamment les conifères.
Et puis il y a sa teinture.
Elle peut prendre des teintes bleues, mauves ou violettes. Une transformation qui correspond assez bien à l'étrangeté de cette plante. Mais derrière cette apparence presque surnaturelle se trouve aussi une histoire médicinale beaucoup plus ancienne qu'on pourrait le croire.
Et c'est là que les choses deviennent intéressantes.
Parce qu'aujourd'hui, le Monotrope est souvent présenté comme une plante controversée, voire dangereuse. On entend parler de toxicité, de grayanotoxines, de risques pour le foie... Mais lorsqu'on commence à remonter aux sources, l'histoire est beaucoup moins simple.
Une vieille histoire médicinale
Le Monotrope n'est donc pas apparu dans l'herboristerie contemporaine avec les réseaux sociaux.
En 1935, le frère Marie-Victorin publie sa monumentale Flore laurentienne. Dans sa description du Monotropa uniflora, il rapporte notamment son emploi contre les maladies nerveuses. Cette mention apparaît également dans un mémoire universitaire consacré à l'évolution des connaissances sur les plantes médicinales au Québec.
Cela ne signifie évidemment pas que Marie-Victorin avait démontré l'efficacité du Monotrope selon les critères de la recherche moderne, mais, il rapportait un usage médicinal connu à son époque, et parallèlement, à cette histoire médicinale, une autre réputation s'est installée : celle d'une plante potentiellement toxique.
Pour comprendre d'où elle vient, il faut remonter beaucoup plus loin.
Jusqu'en 1889.
1889, une affirmation qui traverse le temps
En 1889, une publication de A. J. M. Lasché rapporte la présence d'une substance alors appelée andromédotoxine dans le Monotrope. Cette substance est aujourd'hui connue sous le nom de grayanotoxine I. Les grayanotoxines sont effectivement des substances toxiques bien réelles, connues notamment chez certains Rhododendron et Kalmia. Elles peuvent agir sur les canaux sodiques et provoquer, à dose toxique, des effets cardiovasculaires et neurologiques importants.
Mais…est-ce que le Monotrope en contient réellement?
Pendant très longtemps, l'affirmation reposait essentiellement sur ce travail de 1889.
Et une distinction devient alors essentielle : « Une étude ancienne a rapporté la présence d'une substance » n'est pas exactement la même chose que : « Cette plante contient cette substance. »
Pour transformer une observation en connaissance scientifique solide, il faut pouvoir la vérifier et, idéalement, la reproduire, or, cette question est restée pratiquement en suspens pendant plus d'un siècle...
2025 : on retourne vérifier
En 2025, une équipe de chercheurs de Penn State a décidé de reprendre précisément cette question. Ils ont analysé 50 échantillons de Monotropa uniflora provenant de différents échantillons de la plante, en utilisant des techniques modernes de spectrométrie de masse ainsi qu'une approche de molecular networking.
Le résultat est particulièrement intéressant : aucune grayanotoxine ni aucun analogue structural n'a été détecté dans les 50 échantillons analysés. Les chercheurs considèrent que leurs résultats réfutent l'analyse rapportée en 1889.
Mais attention! Cette étude ne dit pas que le Monotrope est maintenant prouvé comme étant totalement sécuritaire.
Et c'est une nuance que je tiens absolument à conserver.
La recherche sur cette plante demeure limitée. Nous avons encore beaucoup à apprendre sur sa composition, sa pharmacologie, sa toxicologie et ses effets chez l'humain.
L'absence de grayanotoxines n'est pas un certificat d'innocuité générale, mais elle nous permet au moins de cesser de présenter comme un fait établi une affirmation qui reposait sur une observation vieille de plus d'un siècle et qui n'a pas été confirmée par cette nouvelle analyse.
Et personnellement, je trouve ça fascinant.
Alors, qu'est-ce qu'on sait vraiment?
C'est probablement la question la plus intéressante.
Le Monotrope possède une histoire médicinale. Nous avons des observations traditionnelles. Nous avons des données botaniques et chimiques. Nous avons maintenant de nouvelles recherches.
Mais nous n'avons pas encore toutes les réponses, et c'est très bien ainsi.
Les bonnes questions avant les grandes affirmations
C'est finalement ce que le Monotrope m'aura appris à travers cette recherche.
Ce n'est pas parce qu'une personne est populaire sur les réseaux sociaux qu'elle est scientifique.
Et ce n'est pas parce qu'une information provient d'un scientifique qu'elle est automatiquement vraie.
Ce n'est pas non plus parce qu'une information se transmet de mère en fille qu'elle est nécessairement fausse… ou nécessairement vraie.
L'histoire n'est pas terminée…mais au moins, maintenant, on recommence à chercher.
Références
1. Anez, S. G., Flail, D. B., Burkhart, E. P. & Kellogg, J. J. (2025). Targeted and Untargeted Mass Spectrometry Do Not Detect Grayanane-Type Toxins in Monotropa uniflora L. Journal of Natural Products, 88(10), 2540–2545. DOI 10.1021/acs.jnatprod.5c00805.
2. Anez, S. G., Burkhart, E. P. & Kellogg, J. J. (2025). Ghost Pipe Then and Now: The Influence of Digital Media on the Medicinal Use of Monotropa uniflora in the United States. Economic Botany, 79(4), 460–477. DOI 10.1007/s12231-025-09637-1.
3. Frère Marie-Victorin. (1935). Flore laurentienne. Montréal : Frères des Écoles chrétiennes.
4. Stanley, J. L. & Patterson, G. W. (1977). Sterols and fatty acids of some non-photosynthetic angiosperms. Phytochemistry, 16(10), 1611–1612. DOI 10.1016/0031-9422(77)84040-5.
5. Hazinia et al. (2026). Integrated Metabolomics, Transcriptomics, and Ultrastructural Assessment of the Myco-Heterotrophic Plant, Monotropa uniflora. Plant Direct.
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